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Discours d’introduction du Protopresbytre Boris Bobrinskoy
et Conférence Littérature de l’Église éthiopienne orthodoxe par Père Zedengel et Christine Chaillot.
Discours d’introduction du Protopresbytre Boris Bobrinskoy à Saint Serge à la Réunion de l’Association le 18 novembre 2006
Le dialogue entre Chrétiens orthodoxes et orthodoxes orientaux est essentiel car nous ne pouvons pas continuer à vivre comme des frères et sœurs étrangers les uns aux autres. Historiquement la division des Chrétiens orthodoxes et orthodoxes orientaux est le fruit de nombreux facteurs non seulement théologiques mais aussi politiques et autres. Au 20e siècle, dès 1964, un dialogue théologique s’est organisé entre nos deux famille d’Églises et il a été rendu officiel en 1985. Les théologiens qui y représentaient nos deux familles d’Églises ont reconnu que pour nous tous le Christ est vrai Dieu et vrai Homme, sans mélange ni séparation. Nous avons une théologie identique. Pour que tous s’accordent à ce sujet, avec les prélats, au niveau des synodes de nos Patriarcats, puis avec le clergé et les fidèles, dans nos pays d’origine et dans le monde entier où nos communautés sont à présent implantées, il reste cependant encore bien du travail à faire : aux niveaux ecclésiologique, liturgique et pastoral, et même théologique pour certains. De nos jours il est très important de réactiver ce dialogue théologique officiel pour en tirer les conclusions pratiques qui s’imposent, c’est-à-dire notre future réunion en une seule Église dans laquelle la communion eucharistique commune sera rétablie et il ne faut pas nous assoupir. Pour cela il faut beaucoup prier à la fois dans nos églises respectives et dans nos réunions communes pour que le Saint-Esprit, Esprit d’unité et d’amour, réalise ce miracle de notre unité. Nous devons parler d’une seule Église à venir car c’est la volonté du Christ.
Cette unité eucharistique ne signifiera pas que nous délaisserons nos traditions respectives que ce soit au niveau liturgique, patristique, spirituel ou autre. Au contraire, il s’agira pour chaque Église de garder vivante et actuelle sa tradition, par exemple celle de ses Pères et de se nourrir de leurs écrits en les lisant soit dans les langues originales soit dans des traductions qui sont à présent très nombreuses en langues étrangères, y compris en français. Cette année la secrétaire et fondatrice de notre association, Christine Chaillot, a décidé de choisir pour nos deux conférences le thème suivant : introduction aux littératures arménienne et éthiopienne. Voilà donc une très bonne occasion de faire connaissance ou de mieux connaître les traditions de nos chers frères et sœurs des Églises orthodoxes orientales. Pendant les deux conférences, des textes de ces Églises seront lus en français afin de nous permettre d’approfondir ce sujet et aussi de nous donner envie de mieux connaître les auteurs lus dans ces deux Églises et de les lire nous aussi. L’année prochaine les deux conférences traiteront des littératures des Églises copte et syriaque, également avec lecture de textes. Et c’est là même le but que s’est fixé dès sa fondation notre association « Dialogue entre Chrétiens orthodoxes et orthodoxes orientaux » : mieux se connaître, en se rendant visite les uns aux autres, en se parlant, en s’écoutant, en apprenant à connaître nos traditions, chacune si ancienne, si unique et si importante, et en liant des liens d’amitié spirituelle. C’est grâce à tous ces efforts que nous préparons nous aussi notre unité à venir, à notre niveau et à notre manière, par un dialogue pratique et fraternel.
À présent Père Zedengel, le prêtre éthiopien responsable de la paroisse éthiopienne à Paris, moine du Monastère de Zuway en Éthiopie et notre étudiant à Saint Serge et Christine Chaillot présenteront « La littérature de l’Église d’Éthiopie ». Puis Monsieur Krikor Beledian, maître de conférence à l’INALCO à Paris et Professeur invité à la Faculté Catholique de Lyon, présentera quelques « Pères de l’Église arménienne ».
Je profite de cette réunion pour vous dire que c’est l’année de l’Arménie en France et qu’à cette occasion de très nombreuses manifestations sont organisées dans toute la France (voir www.armenie-mon-amie.com).
Littérature de l’Église éthiopienne orthodoxe
par Christine Chaillot
Je parlerai de la littérature de l’Église éthiopienne orthodoxe écrite en langue ge’ez. J’en ferai une présentation rapide et de manière chronologique.
Le ge’ez est la langue ancienne et classique des Chrétiens de tradition éthiopienne. Cette littérature en ge’ez s’est développée à travers les siècles. Elle est rattachée principalement à la tradition et à l’histoire de l’Église. Le ge’ez fut parlé jusqu’au 10-11e siècles et demeura la langue littéraire jusqu’au 19e siècle. Presque tout fut écrit en ge’ez jusqu’au 19e siècle, lorsque la Chronique du Roi Tewodros II (+1868) fut écrite en amharique, la langue principalement parlée en Éthiopie aujourd’hui. À partir de cette époque, l’amharique, la langue des Amharas, parlée au moins depuis le 13e siècle, connut une réelle expansion en littérature. Le ge’ez est encore utilisé par les Chrétiens de tradition éthiopienne orthodoxe pour la vie liturgique et pour l’enseignement traditionnel, par exemple pour la composition de poésies traditionnelles appelées qene dont il sera question plus tard.
Signalons que c’est par le biais de longs développements et à travers l’influence de langues couchitiques locales (surtout l’agaw, langue de la région de la Lalibela), que le ge’ez s’est développé en langues comme le tigré parlé dans la région du Tigray au nord de l’Éthiopie, le tigrigna parlé en Érythrée et l’amharique.Expliquons tout d’abord l’origine de la langue et de l’écriture ge’ez. Le ge’ez est apparenté à une langue ancienne, le sud-arabique, parlé autrefois en Arabie du Sud ou Yémen moderne, qui fut introduite dans le nord de l’Éthiopie et en Érythrée actuelle avant le 5e siècle avant Jésus Christ. L’ancienne écriture ge’ez dérive de l’alphabet sud-arabique qui fut importé en même temps et fut modifiée au 4e siècle après Jésus Christ, soit par l’adjonction de petits traits joints aux lettres elles-mêmes, soit par la modification des lettres, par exemple en raccourcissant un des jambages d’une lettre.
Le ge’ez est une langue sémitique qui est écrite de gauche à droite ; elle a 26 consonnes, chacune ayant sept formes différentes lorsqu’on y inclut toutes les formes avec les voyelles, c’est-à-dire un total de 182 signes, auxquels vingt signes ont été ajoutés pour les sons doubles.
Autour du 13e siècle, et même avant, l’amharique était la langue principale parlée à la cour et par les Amharas, les dirigeants de l’époque qui vivaient dans la région du Wollo actuel.
L’amharique suit le système de l’alphabet ge’ez, avec environ 65 signes supplémentaires. Les premiers poèmes écrits en amharique datent du 13-14e siècles. A partir du 16e siècle, et peut-être même avant, on trouve des mots en amharique dans des Chroniques écrites en ge’ez. À la fin du 16e siècle et au début du 17e siècle quelques ouvrages ont été écrits en amharique par les Catholiques missionnaires alors présents en Éthiopie, et les Éthiopiens y répondirent en amharique.Quant aux premières traductions en langue ge’ez, elles ont été faites à partir du grec.
Notons en passant que certains textes dont les originaux en langue grecque sont perdus ne se trouvent aujourd’hui que grâce à des traductions en ge’ez. La même chose se produit avec d’autres textes chrétiens, en arménien par exemple.
Selon la tradition éthiopienne, l’Ancien Testament, les Evangiles et d’autres livres ont été traduits du grec en ge’ez par les Neuf Saints, des moines non éthiopiens provenant de la région méditerranéenne orientale (probablement de Syrie et d’Egypte), et qui ont établi la vie monastique en Éthiopie à la fin du 5e siècle.
L’Ancien Testament a été traduit à partir de la version biblique dite de la Septante écrite en grec. La Tradition éthiopienne accepte des livres vétéro-testamentaires supplémentaire à ceux acceptés par d’autres Églises tels que ceux d’Esdras, les Maccabées, le Livre des Jubilés et celui d’Hénoch, et encore les Paralipomènes de Baruk et l’Ascension d’Isaïe.
Les premières impressions de la Bible en ge’ez ont été faites par des moines éthiopiens catholiques au Vatican. Le Psautier en ge’ez fut publié en 1513 et le Nouveau Testament en 1548. La Société Biblique en Grande Bretagne a publié les Evangiles en amharique en 1824, tout le Nouveau Testament en 1829, puis toute la Bible en 1840. De nos jours on trouve des traductions de la Bible en tigrigna, oromigna et autres langues de l’Éthiopie et de l’Erythrée.La littérature en langue ancienne, en ge’ez, comprend la Bible, la littérature ecclésiale et théologique, l’histoire, ainsi que d’autres sujets comme la philosophie, la philologie, etc. Les documents les plus anciens encore existants sont des inscriptions dont certaines ont été trouvées en trois langues (sabéen, ge’ez et grec), comme celles trouvées à Axoum, datant du 4e siècle. On connaît quelques graffitis plus anciens en sabéen (ou langue sud-arabique).
Le littérature en langue ge’ez commence avec l’introduction du Christianisme dans le royaume d’Axoum. De très nombreux textes proviennent d’autres traditions chrétiennes, non seulement du grec, mais aussi de sources copte et même syriaque. Plusieurs oeuvres ont été écrites et copiées dans des monastères en Egypte ou à Jérusalem, puis apportées en Éthiopie.On doit donc souligner dès à présent que la plupart des ouvrages de la littérature de l’Église éthiopienne orthodoxe sont d’origine étrangère et ont été traduits en ge’ez. Par rapport à l’ensemble de la littérature utilisée par l’Église éthiopienne orthodoxe, les textes écrits par les Éthiopiens eux-mêmes sont donc minoritaires. Par exemple il y a très peu de Pères de l’Église éthiopienne qui aient laissé une œuvre importante. Le plus connu est Saint Georges, abbé du Monastère de Gasitsha au 15e siècle, un grand théologien et hymnographe dont nous reparlerons.
Comme dans toutes les contrées chrétiennes, l’activité littéraire et didactique était intense dans les grands monastères. En Éthiopie on peut citer les noms des grands monastères de Debre Damo, de Saint Etienne de Hayk, de Debre Libanos au Shoa, des monastères du Lac Tana, ainsi que les monastères de Debre Libanos de Shemezana et de Debre Bizen tous deux situés aujourd’hui en Érythrée.
On trouve peu de descriptions de la littérature ge’ez. Les recherches les plus classiques sont celles des chercheurs italiens Guidi, Cerulli et Ricci.
Dans sa Storia della letteratura etiopica (Rome, 1932) Guidi divise l’histoire de la littérature en deux périodes principales: la première, de la période dite axoumite, c’est-à-dire quand le premier royaume chrétien d’Éthiopie, celui d’Axoum, était puissant, du 5e à la fin du 7e siècle, avec pour centre des activités le nord du pays. Guidi fait commencer l’histoire de la seconde partie littéraire à partir de la période dite ‘salomonienne’, c’est-à-dire de la fin du 13e siècle jusqu’au 18e siècle. Il sépare cette seconde période en deux temps: à partir du Roi Amda Sion (1314-44) au 14e siècle jusqu’au début du 15e siècle, et puis à partir du Roi Zara Yaqob (1434-68) au 15e siècle.Pour la période axoumite, on peut inclure les anciennes inscriptions royales d’Axoum et la version ge’ez de la Bible (déjà mentionnées), ainsi que des textes patristiques et hagiographiques traduits du grec en ge’ez tels que: Le Pasteur d’Hermas, le Physiologos (Fisalgos), le livre appelé Qerellos qui est une collection de textes patristiques touchant principalement à la christologie, et qui inclut des écrits de Saint Cyrille d’Alexandrie, d’où le titre du livre ; à cette époque on a probablement aussi traduit une version des ‘Règles monastiques’ de Saint Pachôme (Sherata Pakuemis), et les ‘Vies’ de Saint Paul de Thèbes et de Saint Antoine.
A la suite de la domination musulmane, après le 7e siècle, l’Abyssinie a été davantage séparée du reste du monde chrétien. Ce fait, ainsi que la chute du royaume d’Axoum, peut en partie expliquer le manque de nouvelle activité littéraire en Éthiopie jusqu’au 13e siècle.
L’âge d’or ou période dite classique de la littérature ge’ez se situe entre le début du 14e siècle et les 16-17e siècles.
Dès la fin du 13e siècle un nouvel essor de traductions, principalement d’oeuvres théologiques, a lieu, non pas à partir du grec mais à partir de l’arabe bien que les originaux soient souvent coptes, syriaques ou grecs.Rappelons que depuis la consécration du premier évêque d’Éthiopie, Abuna Salama, par Saint Athanase d’Alexandrie au 4e siècle, l’Église d’Éthiopie qui resta rattachée à l’Église copte à la suite du Concile de Chalcédoine en 451 fut dirigée par des évêques coptes envoyés d’Egypte, et ceci perdura jusqu’au 20e siècle lorsque l’Église d’Éthiopie devint autocéphale en 1959. Les Éthiopiens ont donc reçu beaucoup de textes de la tradition copte, et les Coptes ont utilisé l’arabe dès le 9e siècle, ce qui explique les traductions en ge’ez à partir de l’arabe.
Au 14e siècle une importante période de traductions vit le jour à l’époque du Métropolite copte Abuna Salama (1348-88), par exemple de livres liturgiques, comme le Lectionnaire de la Semaine Sainte (Gebra Hemamat) ; les ‘Lamentations de Marie’ (Laha Maryam) ; les ‘Louanges de Marie’ (Weddase Maryam) ; et également d’autres textes comme les ‘Actes des Martyrs’ (Gadla Sama’etat). Le Métropolite Salama fit faire également une révision du texte de la Bible.
La traduction de la littérature pseudo-apostolique avec la ‘Didascalie’ (Didesqelya) et le ‘Synodicon’ (Senodos) date de la même période (14e siècle). Le ‘Synodicon’ et la ‘Législation des Rois’ (Fatha Nagast) sont les deux principaux livres du droit canonique éthiopien. La ‘Législation’ fut peut être connue dès le 15e siècle, mais elle fut diffusée au 17e siècle. Ce texte demeura le code de loi civile et religieuse de l’Éthiopie jusqu’en 1974.
Le ‘Synodicon’ (Senodos) avec les canons pseudo-apostoliques (Canons après l’Ascension, Canons de Simon de Cana, Canons apostoliques, Lettres de Pierre) a été traduit en italien par A. Bausi (Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium=CSCO 553, 1995).La ‘Gloire des Rois’ (Kebra Nagast), l’épopée nationale de l’Éthiopie, fut composée au 14e siècle par un Ethiopien, à partir de textes de différentes traditions: l’histoire est centrée sur la visite faite par la Reine de Saba au Roi Salomon et la naissance de leur fils Ménélik considéré en Éthiopie comme le fondateur de la dynastie dite salomonienne (dernière traduction française par G. Colin, Cahiers d’Orientalisme, Genève, 2002).
Au 14-15e siècle, une traduction est faite du ‘Paradis des Moines’ et leurs Sentences (Ganneta Manakosat), qui est une paraphrase raccourcie du ‘Pré Spirituel’(voir Sources Chrétiennes no 12) écrit par Jean Moschos, un auteur chalcédonien de la fin du 6e siècle/début du 7e siècle, originaire de Cilicie, moine du Monastère de Saint Théodose en Palestine et qui vécut aussi en Egypte.
À la fin du 14e siècle ou au début du 15e siècle, des traductions sont faites du Synaxaire (Senkessar) copte-arabe, ou Vies des Saints. Des Vies de saints éthiopiens furent rajoutées au cours des siècles suivants. Le Synaxaire éthopien fut complété principalement et au plus tard à la fin du 16e siècle (voir traduction française dans Patrologie Orientale par Guidi et Colin). Parmi ces vies se trouve celle du grand saint national Takla Haymanot, abbé du Monastère de Debre Libanos.
Dans la première moitié du 15e siècle Georges de Sagla, abbé du Monastère de Gasitsha (+ 1425), aussi nommé Georges de Gasitsha, est l’auteur éthiopien le plus productif que nous connaissions. Il a écrit, entre autres, le premier ouvrage apologétique éthiopien en ge’ez, le ‘Livre des Mystères’ (Mashafa Mestir), une sorte d’encyclopédie théologique, traduit par Yacob Beyene en italien (Giyorgis di Sagla : Il Libro del Mistero) et publié dans le CSCO (1ere partie dans le volume 516 en 1990 ; 2e partie dans le CSCO 533 en 1993). Ce livre contient des ‘leçons’ sur les fêtes chrétiennes (en commençant par l’Avent, la Nativité, l’Epiphanie) et aussi sur l’Incarnation, la Résurrection de Pâques, etc.
Le livre ‘Questions et Réponses sur la Vie Monastique’ appelé dans la tradition éthiopienne Filkesyus, et attribué au Syriaque Philoxène de Mabough, fut traduit en ge’ez au 15e siècle.
Quelques ouvrages d’apologie et de théologie pastorale sont attribués au Roi Zara Yaqob (1434-68) parmi lesquels: le ‘Livre de la Lumière’ (Mashafa Berhan), et les ‘Livres de la Nativité’ (Mashafa Milad) et ‘de la Trinité’ (Mashafa Sellase). Il existe une traduction en italien du ‘Livre de la Lumière’ (Il libro della luce del negus Zar’a Ya’qob) faite par C. Conti Rossini et L. Ricci publiée dans le CSCO (volume 251 et 262, Louvain, 1965), avec des ‘leçons’ ou sermons lus à l’église, de contenu apologétique et aussi disciplinaire de la pratique religieuse. Comme l’explique l’auteur le titre du livre s’explique par le fait qu’il enseigne le culte du Seigneur qui est Lumière (Jean 8 :12) et il mène les Chrétiens éthiopiens à la foi correcte.
En ce qui concerne l’histoire d’Éthiopie, elle est racontée dès le 13e siècle et jusqu’au 20e siècle dans des ‘Chroniques’ royales ou Vies de Rois qui incluent celles de rois célèbres, entre autres Zara Yaqob (1434-68), Ba’eda Maryam (1468-78), Eskender (1478-94), Amda Seyon II (1494), Naod (1494), Lebna Dengel (1508), Galawdewos (1540), Minas (1559) et Sarsa Dengel (1563).
Parlons à présent de compositions typiquement éthiopienne qu’on appelle gadl, malke, salam et qene.
A partir du 14e siècle on trouve des récits courts des actes des saints éthiopiens appelés gadl, et qui sont développés jusqu’au 15e siècle. Ce type de littérature remonte aux traditions copto-arabe et grecque. (Par exemple, en italien, ‘Il gadla Filpos ed il gadla Yohannes di Dabra Bizan’, par C. Conti Rossini, in Memorie Reale Accademia dei Lincei, serie 5 volume 8, Rome, 1901, p. 62-63.)Au 15e siècle, une littérature liturgique poétique commença à se développer avec des hymnes de salutation louant la Trinité, le Christ, la Vierge, les saints et les anges ; c’est en général une description de leur portrait spirituel, et aussi physique. Si ces hymnes ont de nombreuses strophes (jusqu’à 52), on les appelle ‘portrait’ (malke) ; et si elles ont une unique stophe de cinq lignes on les appelle ‘salutation’ (salam). On a rajouté des salam dans le livre du Synaxaire vers 1610.
Une poésie typiquement éthiopienne est le qene. Les Éthiopiens font remonter ce type de poésie traditionnelle à l’époque de Saint Yared au 6e siècle. Les premiers qene connus datent du 15e siècle. Ce genre fut développé à l’époque gondarienne aux 17e-18e siècles. Une collection de qene de l’époque du Roi Iyasu Ier s’appelle le ‘Trésor des Qene ‘ (Mazgaba Qene).
Les qene sont composés pour une occasion spéciale. A l’église on chante les qene composés pour les fêtes du Christ, de la Vierge et des saints. On peut également composer des qene pour commenter des faits de la vie sociale, mariages et autres. En principe les qene ne sont ni répétés ni écrits. Mais les qene de certains célèbres compositeurs ont heureusement été transcrits et ont donc été préservés pour la postérité.
A la fin du 19e siècle et au début du 20e siècles deux auteurs sont bien connus, entre autre pour leurs qene, Aleqa Afework et Aleqa Taye. Au 20e siècle deux anthologies de qene (Meshafa Qene)sont très connues: celle compilée par Heruy Wolda Selassie, imprimée à Addis Abeba en 1925 ; et l’autre par Meleke Berhan Admasu Djembere imprimée en 1971. Depuis 1964 d’autres qene ont été publiés, par exemple dans la ‘Collection des Sources pour l’Étude de la Culture éthiopienne’ à Addis Abeba. La collection de qene d’Alemayehu Moges, un auteur très connu de qene au 20e siècle, est conservée à la section des Manuscrits de la Bibliothèque de l’Institut des Études Éthiopiennes. En 1999 le Père Kefyalew Merahi a publié des Qene en ge’ez composés par Aleqa Elias Nebiyeleul, avec traduction en amharique.
Le qene, c’est le sommet du genre poétique de la tradition éthiopienne. Pour composer des qene il est nécessaire d’acquérir une profonde érudition pendant des années dans les écoles traditionnelles ; il faut être capable de suggérer des images allégoriques. Il y a deux niveaux de compréhension, le niveau facile à comprendre immédiatement et le niveau ’caché’ symbolique et profond. Pour cela l’auteur doit jouer avec le double sens possible des mots et des phrases.
Les qene peuvent être aussi composés en langue amharique. On en a des exemples du 19e siècle. Il y a aussi quelques qene qui ont été composés en langue tigrigna et oromigna. Il y a un célèbre érudit de qene d’origine oromo, Tebebou Gemmi, qui fut honoré par l’Empereur Haile Selassie.Revenons à présent à notre chronologie de la littérature de l’Église d’Éthiopie.
Au 15e siècle les ‘Miracles de Marie’ (Te’amare Maryam), de sources occidentales et orientales, sont traduits de l’arabe, avec addition de miracles locaux. Ces textes restent très populaires en Éthiopie.
Deux autres livres datent du même siècle: les ‘Miracles de Marie et Jésus’ (Te’amre Maryam we Iyesus), et les ‘Miracles de Jésus Christ’ (Te’amre Iyesus Krestos), (voir traduction française par S. Grébaut dans Patrologie Orientale 12/4, 1919, 14/5 et 17/4, 1923).
Au 16e siècle est achevée en Éthiopie une compilation d’environ cinquante Pères de l’Église, la plupart de traditions grecque, copte et syriaque, parmi lesquels Saints Cyril et Athanase d’Alexandrie, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Ephrem le Syrien, dans le livre intitulé la ‘Foi des Pères’ (Haymanota Abaw).Deux autres compilations théologiques datent de la même période: le Talmid, et une encyclopédie morale et ascétique (Hawi) traduite de l’arabe par Abba Salik, un moine du Monastère de Debre Libanos du Shoa.
L’ouvrage appelé ‘La Porte de la Foi’ (Anqasa Amin) fut écrit au 16e siècle par Enbaqom, un musulman converti au Christianisme et qui devint abbé du célèbre monastère de Debre Libanos. Dans ce livre il compare les valeurs de l’Islam et du Christianisme (Cf E.J. van Donzel, ‘La porte de la foi’ (Anqasa Amin), Leiden, 1969).Pendant l’incursion musulmane en Éthiopie au 16e siècle (1525-43), et à sa suite, de nombreux manuscrits chrétiens en ge’ez furent détruits et l’activité littéraire cessa presque totalement.
Au 16e siècle, quand l’arrivée en Éthiopie des missionnaires catholiques mit en danger la foi traditionnelle locale, le Roi Claude/Galawdewos en ge’ez (1540-59) voulut défendre son Église et sa foi orthodoxes en écrivant sa ‘Confession’, la première de ce genre.
Vers 1600, d’autres livres présentèrent des réponses dogmatiques comme le ‘Trésor de la Foi’ (Mazgaba Haymanot), ‘Le Miroir de l’Intelligence’ (Mazhieta Lebbouna) ; ‘L’Explication de la Divinité’ (Fekkare Malakot), ‘Le Refuge de l’Ame’ (Sawana Nafs), ‘Le Port de la Foi’ (Merhan Amin), ainsi qu’une sorte de catéchisme éthiopien orthodoxe appelé ‘les Dix Questions’ (Asartou Tese’lotat), et aussi le livre fondamental pour les Chrétiens éthiopiens orthodoxes appelé ‘les Colonnes du Mystère ou la Foi Orthodoxe’ (A’mada mistir).Dans la seconde moitié du 16e siècle, en histoire, le moine Bahrey composa son ‘Histoire des Gallas’ (Zena Galla). ‘Galla’ est l’ancien nom donné à la tribu oromo, aujourd’hui l’ethnie la plus nombreuse d’Éthiopie et qui se répandit sur les hauts plateaux éthiopiens au 16e siècle.
Au 17e siècle (1667), la Reine Sabla Wangel fit faire une traduction de l’arabe d’un traité théologique, le ‘Remède Spirituel’ (Faws Manfasawi), qui fut l’une des dernières oeuvres littéraires écrite en ge’ez ; cette œuvre est attribuée à Michel, évêque copte d’Atrib en Egypte.
La dernière phase de la littérature en ge’ez se situe au 18e siècle, époque à laquelle la littérature populaire en amharique commence à s’affirmer.
Pour vous inciter à la lecture de quelques textes de la tradition éthiopienne voici en annexe quelques titres (par ordre alphabétique des traducteurs) publiés dans les deux grandes collections du Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium (CSCO) et de la Patrologie Orientale (PO), qui comprennent aussi quelques traductions en français. Le nombre de traductions en d’autres langues nous fait comprendre à quel point il est intéressant et important d’étudier des langues étrangères pour se cultiver, y compris au niveau spirituel !
Allotte de la Fuÿe, M., Actes de Filmona, CSCO 192 (1958).
Bausi, A., La Vita e i Miracoli di Libanos, CSCO 596 (2003). (avec ses miracles, malke et salam).
Cerulli, E., Atti di Krestos Samra, CSCO 164 (1956).
Colin, G., Vie de Samuel de Dabra Halleluya, CSCO 520 (1990).
Guidi, I., Annales Iohannis I, Iyasu I et Bakaffa, CSCO 25 (1905).
Guidi, I., Annales regum Iyasu II et Iyo’as, CSCO 66(1912).
Kropp, M., Die Geschichte des Lebna-Dengel, Claudius und Minas, CSCO 504 (1988).
Kropp, M., Der siegreiche Feldung des Königs Amda-Seyon gegen die Muslime in Adal im Jahre 1332 N. Chr., CSCO 539 (1994).
Marrassini, P., Vita, Omelia, Miracoli del Santo Gabra Manfas Qeddus, CSCO 598 (2003).
Le Livre des mystères du ciel et de la terre, par Ba-hayla Mikael ou Zosime, trad. par J. Perruchon et I . Guidi, PO 1 (1907), p. 1-91 et 6 (1911), 361-457.
Le Synaxaire éthiopien est publié dans la PO (voir index de G. Colin dans PO 48/3, (1998-2000).
Voir aussi la bibliographie dans : K. Pedersen, Les Éthiopiens, Brépols (1990) ; et dans mon livre The Ethiopian Orthodox Tewahedo Church Tradition, Paris (2002).Pendant cette présentation les textes suivants ont été lus :
La ‘Gloire des Rois’ (Kebra Nagast), en traduction française par G. Colin, Cahiers d’Orientalisme, Genève, 2002, p. 31.Extrait de la Vie de Saint Takla Haymanot, cf K. Pedersen, Les Éthiopiens, Brépols (1990), p. 91-92.
Des parties du salam à Saint Gebre Menfes Qedus (fête de sa mort le 5 maggabit (mois éthiopien)/14 mars ; naissance le 5 teqemt/15 octobre), traduction en français et explications par le Père Zedengel.
Le nom du saint, Gebre Menfes Qedus, signifie ‘Serviteur du Saint-Esprit’. C’était un moine au 14e siècle au Monastère de Zuqwala situé sur une montagne, au sud d’Addis Abeba. Il est connu pour ses guérisons. L’iconographie éthiopienne le représente sans vêtement, couvert de ses cheveux et de sa barbe. A ses côtés des animaux sauvages, lions et léopards, qui ne l’ont pas attaqué car ils ont compris la sainteté du moine. On dit que ces animaux accompagnaient le saint et qu’ils vivaient côte à côte. Un oiseau, représenté près du visage du saint, a attaqué l’oeil du moine pour le manger, mais le saint ne l’a pas chassé et a continué à prier malgré cette tentation d’être dérangé dans sa prière.
Le salam est une prière de salutation au Christ, à la Vierge et aux saints, en décrivant les différentes parties du corps.
Salam à Saint Gebre Menfes Qedus
Salut à ta conception par l’annonciation d’un ange !
Salut aussi à ta naissance!
O ! Gebre Menfes Qedus je te présente mon cœur comme un cadeau en or
Comme l’ont fait les rois mages à la Nativité du Christ, Lui le Sauveur du monde.Salut à ton visage qui est comme la lumière du soleil qui illumine le jour.
O ! Gebre Menfes Qedus toi qui es riche spirituellement donne des aumônes.
Avec toi j’accueille le Christ Epoux (rappel à la parabole des vierges en Matthieu 25)
Quand Il est venu de nuit auprès des vierges
En demandant : donne-moi de ta lumière.Salut à tes lèvres et à ta bouche
Salut à ta bouche qui garde la loi de Dieu
O ! Gebre Menfes Qedus, moine qui fait des actes justes.
Ta nourriture c’est de l’eau car tu jeûnes.
Ton monastère admire ta vie ascétique.Salut à ta voix qui parle de la religion juste/orthodoxe.
Salut aussi à tes paroles qui protègent des lourds fardeaux (allusion à Matthieu 11/29 ‘Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau’).
O ! Gebre Menfes Qedus, le royaume des cieux t’est donné
Parce que tu es devenu sage/rusé comme le serpent (Matthieu 10/16)
Toi qui es doux/candide comme la colombe (Matthieu 10/16).Salut à ta nuque où les cheveux poussent comme l’herbe
O ! Gebre Menfes Qedus, ermite cadeau de la terre
En toi se trouvent l’œuvre de l’humilité et de l’amour
Comme pour Jean le Petit que l’humilité et l'amour soient complètement sur toi !… (Jean le Petit, un moine égyptien qui alla par obéissance et humilité et chaque jour pendant longtemps arroser un bâton qui miraculeusement se transforma en arbre).Qene
« Viens, viens, gubae qana (première classe de qene), chat !
Parce que le cœur/lait (cœur mot qui signifie aussi lait en geez) coule ! » (coule= parce que le cœur de l’étudiant est donné pour étudier)Pour composer un qene il faut aussi avoir une bonne connaissance de la Bible, et de l’histoire et des légendes de l’Éthiopie, comme le montre l’exemple suivant de qene
«L’arbre a grandi, comme l’arbre qui fleurit quand il est arrosé par le paysan »,
ce que l’on peut comprendre aussi de la manière suivante: «Takla Haymanot fut sanctifié par ses larmes (sous entendu de componction), car le nom Takla Haymanot signifie ‘plante de la foi’ et c’est le nom du grand saint éthiopien national, et un grand ascète. La signification finale de ce poème est aussi que Saint Takla Haymanot, qui mourut en 1313, participa à la restauration de la dynastie des rois éthiopiens, dite salomonienne.