Aperçu des textes de la littérature éthiopienne en langue classique ge’ez
Conférence au Conseil Oecuménique des Eglises, Genève, le 5 avril 2003 : Conference and Exhibition on The Ethiopian Orthodox Church Religious Art and Literaturepar Christine Chaillot
L’Eglise d’Ethiopie est la plus ancienne église noire africaine, fondée officiellement au 4e siècle par Saint Frumentius, originaire du port de Tyr (de nos jours au Liban), et qui fut ordonné par Saint Athanase à Alexandrie pour être le premier évêque d’Ethiopie. Ceci explique les liens étroits qui ont existé entre l’Eglise copte et l’Eglise éthiopienne qui ne devint autocéphale qu’en 1959. Cela explique également que la plupart de la littérature chrétienne éthiopienne a été importée principalement d’Egypte. Des traductions ont été faites d’abord à partir de textes écrits en grec (période ‘axoumite’, environ entre les 5e et 7e siècles) en ge’ez, la langue ecclésiastique classique éthiopienne. Et plus tard, (en particulier au 14e siècle et peut être avant), les traductions sont faites à partir de l’arabe, qui fut la langue employée par les Coptes en Egypte pour leur littérature à partir du 10e siècle.
On trouve aussi des textes de la tradition syriaque traduits d’abord en arabe puis en ge’ez, comme par exemple Le Vieillard Spirituel, un texte de Jean de Saba.Parmi les textes les plus anciens qui ont été traduits en ge’ez, il y a bien naturellement les traductions de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Dans une première étape certains livres de l’Ancien Testament ont été traduits à partir de La Septante (donc du grec).
Des traductions de la Bible ont été publiées dans la première moitié du 19e siècle en amharique, la langue parlée à la cour environ dès le 13e siècle, et qui est encore la langue la plus utilisée en Ethiopie jusqu’à aujourd’hui.
Notons que la tradition éthiopienne accepte un canon de livres bibliques plus étendu que celui d’autres Eglises et qui inclut, entre autres, Le Livre des Jubilées et Le Livre d’Enoch, Les Maccabées, Esdras, Les Paralipomènes de Baruch et L’Ascension d’Isaïe. La tradition éthiopienne raconte que ces traductions de la Bible et celles d’autres livres ont été faites à la fin du 5e siècle par ceux que l’on nomme les ‘Neuf Saints’, des moines venus de la région méditerranéenne orientale, et qui ont organisé le début de la vie monastique aux alentours d’Axoum, alors la capitale du royaume située aujourd’hui au nord de l’Ethiopie.En Ethiopie on trouvait une importante activité littéraire et didactique surtout dans les grands monastères comme ceux de Debre Damo (un des premiers monastères construit près d’Axoum vers la fin du 5e siècle), du Monastère de Saint Stéphane près du Lac Hayk, du Monastère de Debre Libanos au Shoa et dans les monastères du Lac Tana.
La littérature en ge’ez n’inclut pas que des textes bibliques, mais aussi des textes théologiques, historiques et autres, (par exemple philosophiques, philologiques).
Ce sont des chercheurs italiens qui ont écrit les ouvrages les plus connus sur la littérature en ge’ez, comme Cerulli, Guidi et Ricci. Dans son livre intitulé Letteratura Etiopica, (Littérature Ethiopienne), Guidi répertorie cette littérature en deux périodes principales: la première, (déjà évoquée,) dite ‘de la période axoumite’ (environ entre le 5e et la fin du 7e siècle), et la seconde qu’il situe entre le 13e et le 18e siècle.
De la première période datent les traductions bibliques déjà nommées, ainsi que des textes patristiques et hagiographiques (ou vies des saints), comme Le Pasteur d’Hermas, Le Physiologos (Fisalgos), Le Livre de Cyrille (Qerlos) qui est une collection de textes christologiques écrits par de célèbres Pères de l’Eglise dont Cyrille d’Alexandrie, une personnalité si importante qu’on a donné son nom à l’ouvrage. Plus tard, au 16e siècle, a été compilé un florilège de textes patristiques d’environ cinquante Pères de l’Eglise à partir de textes en arabe mais dont l’origine est variée (en grec, syriaque), textes rassemblés dans le livre La Foi des Pères (Haymanote Abaw).
Des textes monastiques importants ont sans doute aussi été traduits pendant la période axoumite, comme les Vies de Saint Antoine et de Saint Paul de Thèbes, deux grands ascètes d’Egypte. D’autres textes monastiques seront traduits plus tard comme: Le Paradis des Moines (Genneta Menekosat) (au 14e/15e siècles); et Questions et Réponses sur la Vie Monastique (Filksios) attribué à Philoxène de Mabboug (traduit au 15e siècle).
La période classique de la littérature en langue ge’ez se situe du début du 14e siècle jusqu’aux aux 16/17e siècles. Il s’agit toujours de textes essentiellement théologiques. Comme on l’a expliqué, les traductions ne se font plus à partir du grec mais de l’arabe, même si les œuvres originales proviennent des traditions du monde chrétien d’Egypte, de Syrie et d’Asie Mineure.
Au 14e siècle il y eut un intense travail de traduction sous le Métropolite copte alors en Ethiopie nommé Salama, par exemple les Actes des Martyrs (Gedle Sama’etat), et, surtout des livres liturgiques traduits comme Le Lectionnaire de la Semaine Sainte (Gebre Himamat), Les Lamentations de Marie (Laha Maryam) et Les Louanges de Marie (Weddase Maryam); je tiens à nommer ces deux derniers livres car leurs prières sont constamment utilisées par les fidèles de la tradition éthiopienne qui ont une grande vénération pour la Vierge Mère de Dieu. Un autre livre est lu très régulièrement dans l’Eglise éthiopienne, Les Miracles de Marie (Te’amre Maryam), (du 15e siècle), dont les sources générales sont orientales et même occidentales, et auxquelles ont été ajoutés des récits de miracles éthiopiens locaux.
Du 14e siècle date également la traduction de ce qu’on appelle la littérature pseudo-apostolique comme La Didascalie (Didesqelya) et Le Synodicon (Sinodos). Ce dernier livre ainsi que La Législation des Rois (Fetha Negest) sont les deux livres principaux de droit canon de la tradition éthiopienne.
Un livre (composé sans doute au 14e siècle), La Gloire des Rois (Kebra Nagast) est important dans la tradition éthiopienne car il relate l’épopée nationale de l’Ethiopie avec la visite de le Reine de Saba au Roi Salomon et la naissance de leur fils Ménélik ler, considéré en Ethiopie comme le fondateur de la dynastie salomonienne (traduction en français publiée par les éditions Cramer à Genève en 2002).
Les Vies des Saints prises du Synaxaire (Senksar) copto-arabe ont été traduites vers le fin du 14e ou au début du 15e siècle. Puis, aux siècles suivants, on y a ajouté les Vies de saints éthiopiens: il s’agit là d’une production éthiopienne, tout comme les gedl ou ‘Actes’ des saints éthiopiens (à partir du 14e siècle), et les melke qui sont des portraits spirituels du Christ, de la Vierge et des saints (dès le 15e siècle).
Un type de poésie propre à la tradition éthiopienne, développé sans doute dès le 15e siècle, est le qene que l’on doit composer en jouant sur le double sens des mots en ge’ez, ce qui permet de donner un double sens au poème, normal et ‘caché’ ou profond ; selon la tradition éthiopienne, l’origine du qene remonterait à Saint Yared au 6e siècle.Parmi les auteurs éthiopiens, le plus prolifique fut Georges de Gasitsha, un moine qui mourut en 1425, et qui fut l’auteur, entre autres, d’une véritable encyclopédie de théologie, Le Livre des Mystères (Mes’hafe Mestir).
Un autre écrivain éthiopien célèbre fut le Roi Zara Yacob, au 15e siècle, à qui on attribue un certain nombre d’œuvres théologiques et apologétiques comme Le Livre de la Lumière (Mes’hafe Berhan), Le Livre de la Nativité (Mes’hafe Milad), Le Livre de la Trinité (Mes’hafe Selassie).
Parmi les livres historique, (sans doute écrits par des Ethiopiens), notons les nombreuses Chroniques ou Vies des Rois et qui nous relatent, à partir du 15e siècle, une grande partie de l’histoire de l’Ethiopie (certaines se trouvent en traduction dans la collection du Corpus Scriptorum de Louvain, (CSCO), (voir bibliographie dans mon livre The Ethiopian Orthodox Tewahedo Church Tradition paru en 2002).
Dans la seconde partie du 16e siècle un moine éthiopien, Bahrey, a écrit L’Histoire des Gallas (Zena Galla), une ethnie très nombreuse d’Ethiopie que l’on appelle Oromos.Un des derniers textes littéraires date de 1667: c’est encore une traduction, commandée par la Reine Sabla Wangel, et faite à partir de l’arabe, d’un traité de théologie, Le Remède Spirituel (Faws Menfesawi).
On trouve des textes en ge’ez jusqu’au 19e siècle, mais, à partir du 18e siècle, c’est la littérature en langue amharique qui va commencer à prédominer.Le plus ancien manuscrit en langue ge’ez connu date du 12e siècle. De nombreux manuscrits ont été détruits au cours des siècles, par exemple lors des guerres qui ont eu lieu aux 10e et 16e siècles. Les spécialistes dénombrent plus de 10.000 manuscrits en Ethiopie même. D’autres manuscrits ont été emmenés par des voyageurs étrangers et se trouvent actuellement dans de célèbres bibliothèques du monde; par exemple il y en a environ mille à la Bibliothèque Nationale à Paris. Si les Ethiopiens se lamentent de constater l’exil de leur patrimoine, il faut aussi reconnaître que ces manuscrits sont conservés dans les meilleures conditions, restaurés, et qu’ils ont permis la naissance des études éthiopiennes.
A ce sujet notons que c’est à Rome, au Collège éthiopien catholique fondé dans l’enceinte du Vatican, qu’ont débuté les premières études éthiopiennes au 16e siècle. On considère que c’est un Allemand, Job Ludolf, qui, au 17e siècle, fut le réel fondateur des études éthiopiennes en Europe à cause de ses différents écrits: des dictionnaires et grammaires du ge’ez et de l’amharique, et une Histoire d’Ethiopie avec commentaire. Il eut pour professeur un moine éthiopien nommé Grégoire.Depuis 1975 la Bibliothèque d’Addis Abeba a microfilmé environ 5000 manuscrits et celle de Collegeville aux Etats Unis en a fait l’inventaire qui a été publié sous forme de catalogues.
En Ethiopie j’ai vu sur le marché à Axoum de magnifiques livres sur parchemin (peaux de mouton, de chèvre) faits et écrits à la main par des scribes qui continuent la tradition et utilisent comme leurs ancêtres des encres noires et rouges. Certains font des enluminures pour décorer quelques pages.
Pour terminer, signalons que grâce à un projet récent financé par la Communauté Européenne et patronné par le Patriarcat de l’Eglise éthiopienne orthodoxe, une importante campagne de protection du patrimoine des principaux monastères et églises d’Ethiopie est en cours et l’on attend la parution d’ouvrages qui présenteront des centaines de photos des plus beaux trésors (croix, icônes, objets liturgiques), y compris des manuscrits (Premier ouvrage paru en 2005 à Paris : C. Lepage et J. Mercier, Art Ethiopien. Les Eglises historiques du Tigray). Ces efforts fournis par des érudits occidentaux doivent réjouir tous ceux qui s’intéressent à l’art et à la littérature éthiopiennes.
Vous pouvez trouver plus de détails sur ce que je viens de dire dans le chapitre sur la littérature dans mon livre The Ethiopian Orthodox Tewahedo Church Tradition paru en 2002, ainsi que dans sa bibliographie.